Lundi 17 janvier 2011
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Derrière la polémique entre climatosceptiques et climatologues se cache un mythe: l'idée qu'il existe une "science pure" sur
laquelle asseoir la "bonne politique". Cette vision est un leurre. Il est impossible d'éliminer toute incertitude pour commencer à agir.
Comment expliquer la polémique du printemps 2010 entre climatosceptiques, qui réfutent l'origine humaine du réchauffement
climatique, et les chercheurs du Groupe intergouvernemental d'experts sur l'évolution du climat (Giec), qui ont pourtant mis en évidence l'impact des activités humaines?
Bruno Latour: Il est intéressant d'observer que dans cette controverse savante, qui a pris une dimension
planétaire, les véritables spécialistes comme ceux qui s'opposent à eux (sans avoir aucun fait nouveau à leur opposer) défendent une même idée de la science avec un grand "S", une science "hors
sol". Ils n'insistent jamais sur les conditions et les difficultés pratiques de l'élaboration du savoir scientifique, sur le coût des recherches, les instruments dont ils disposent, bref sur ce
qu'on pourrait appeler l'institution savante. Si un intermédiaire s'interpose (par exemple, l'opinion publique) entre les faits et nous les savants, il y a manipulation indigne de la "vérité".
Tel est le mythe de la "science parfaite". Or ce mythe est la négation de la science, car sans interventions humaines, sans institutions savantes, il n'y a aucun moyen de faire parler la nature.
Aussi bien les climatosceptiques que les chercheurs du Giec opposent science rationnelle contre arguments irrationnels alors qu'il faut opposer la bonne science, bien construite, se prêtant à la
possibilité de la réfutation et qui a de bons protocoles expérimentaux, à la mauvaise science, celle qui est mal construite et ne permet pas la réfutation. Que l'on ne se méprenne pas pour
autant. Je ne renvoie en aucune manière les deux parties dos-à-dos. Les scientifiques du Giec produisent un travail sérieux, validé par l'observation, et qui rend possible la réfutation, ce qui
est loin d'être le cas d'un Claude Allègre. En même temps, je pense que cette dispute a fait du bien, car le modèle d'une science parlant par elle-même va peut-être enfin disparaître, ce dont on
aura tout lieu de se réjouir.
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Le bien commun peut-il encore exister quand les exigences des uns et des autres paraissent incompatibles?
Bruno Latour: Il y a toujours une exploration possible du bien commun. A une condition: pouvoir détecter
l'arbitraire. Si quelqu'un est contre les nanotechnologies et refuse de dire "voici à quelles conditions je suis prêt à changer d'avis", alors il n'y a pas à discuter, nous sommes là en
présence d'ennemis politiques. Quel est le chemin d'épreuves qui ferait changer d'avis Claude Allègre? Nul ne le sait. Difficile de passer des compromis avec de tels individus. Quant à moi,
j'aime la notion de composition. Si nous ne sommes jamais d'accord sur ce qu'est et doit être le monde, on peut être d'accord avec le fait que ce monde doit être composé par nous.
Bruno Latour est philosophe et sociologue des sciences. Il est directeur adjoint de Sciences Po, chargé de la politique
scientifique
Texte intégral dans Alternatives Internationales Hors-série n° 008 - décembre 2010
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